Les films de l'exposition

Portrait of Jason, Shirley Clarke, 1966, Courtesy of Les films du Camélia 

Les œuvres de Dave Heath sont exposées en regard de trois films cultes, ovnis de cette période du cinéma américain entre « cinéma direct » et pratiques alternatives, trois variations sur le thème de la solitude.

Salesman de Albert et David Maysles et Charlotte Mitchell Zwerin (1968)

Figures de proue de l’expérimentation documentaire sur le sol nord-américain dès les années 1960, les frères Maysles, Albert (1926-2015) et David (1931-1987), sont les tenants d’un cinéma d’observation en prise directe avec le réel. Tourné en six semaines durant l’hiver 1966-1967, Salesman dépeint la société moderne américaine corrompue par le mercantilisme. De Boston à Chicago en passant par la Floride, les deux cinéastes s’embarquent avec un groupe de quatre vendeurs en porte-à-porte missionnés par la Mid-American Bible Company of Chicago pour convaincre leurs clients de faire l’acquisition du bestseller de tous les temps, la Bible. Équipés d’une caméra 16mm légère et d’un dispositif d’enregistrement sonore portatif, ils se font les témoins discrets de cette troublante collision entre croyance et marchandise (the Father business). Missionnaires d’un genre nouveau, ils en sont, par leurs trajectoires personnelles, leurs personnalités et leur talent d’affabulateur, l’incarnation tout aussi pathétique que cathartique. Reprenant à son compte les principes d’une écriture de l’ordinaire débarrassée des artifices de la fiction initiée par Truman Capote avec In Cold Blood (1966), ce portrait d’une Amérique désenchantée esquissé sur le vif en noir et blanc partage avec la photographie de Dave Heath la poésie des non-dits et le désir de saisir au plus près les affres de la condition humaine.

ALBERT (1926 -2015) et DAVID MAYSLES (1931-1987)
Pionniers, avec Richard Leacock et Donn Alan Pennebaker, du cinéma direct américain, les frères Maysles vont s’imposer avec trois films réalisés à la fin des années 1960, Salesman (1969), Gimme Shelter (1970) sur la tournée américaine des Rolling Stones, et Grey Gardens (1975) une tante et une cousine de Jackie Kennedy. Ensemble, les deux frères, l’un caméraman et l’autre ingénieur du son, ont réalisé plus de 30 films. Capter le réel sans idée préconçue, sans commentaire ni interview, pour enregistrer « le drame quotidien des gens ordinaires » sera leur vocation. Avant de se consacrer au cinéma, Albert Maysles, psychologue de formation, fera du porte-à-porte en vendant des brosses à dent et des encyclopédies, pour gagner sa vie. Il dira : « C'est un jeu de vendre. Dans ce jeu aussi, il y a le rêve américain. Chaque colporteur est un Lindberg en puissance. Ce n'est pas l'Atlantique qu'il faut traverser, c'est le seuil de la maison des autres ».

 

Portrait of Jason de Shirley Clarke (1966)

L’œuvre de Shirley Clarke (1919-1997), pionnière du New American Cinema et co-fondatrice de la Film-Makers’ Cooperative à New-York avec Jonas Mekas, se situe à la charnière du documentaire et du cinéma expérimental. Une nuit de décembre 1966, la cinéaste filme en 16 mm avec une équipe restreinte, dans son appartement du mythique Chelsea Hotel à New York, Jason Holliday, un ami prostitué noir et gay, acteur charismatique mais sans carrière, engagé dans un monologue autobiographique. Portrait of Jason est composé de manière assez warholienne comme une esquisse réunissant de longues prises de vue non montées simplement mises bout à bout. Sur la bande-son, les voix des membres de l’équipe qui se font entendre hors-champ ont été volontairement conservées. Le film, intégralement réalisé en huis-clos, à la croisée du cinéma et des arts de la scène, est une extraordinaire performance du protagoniste qui, seul face à la caméra, interprète le personnage qu’il s’est inventé. À l’instar des figures anonymes photographiées par Dave Heath à la même époque, ce portrait dresse en filigrane et depuis ses marges, un tableau sombre de l’Amérique des années 1960, hantée par le racisme, les dérives du Maccarthysme et la guerre du Vietnam.

SHIRLEY CLARKE (1919-1997)
Figure majeure du cinéma expérimental américain, Shirley Clarke laisse derrière elle une filmographie en prise directe avec la réalité sociale de son temps. Fondatrice de la Film-Maker’s Cooperative avec Jonas Mekas et danseuse de formation, c’est en 1953 que la cinéaste réalise ses premières expérimentations avec une série de films courts, inspirés des chorégraphies pour caméra de Maya Deren. Avec ses films The Connection (1962), Robert Frost: A Lover’s Quarrel With the World (1963) et Portrait of Jason (1967), son chef-d’œuvre, elle obtient une reconnaissance internationale. Ses films inspireront des réalisateurs comme John Cassavetes et Ingmar Bergman. Une des rares femmes artistes de cette époque, réalisatrice blanche tournant sa caméra vers les noirs, elle incarne la figure de l’auteur indépendant, activiste, transcendant, par l’invention des formes, la frontière entre fiction et réalité, races et classes.

 

The Savage Eye de Ben Maddow, Sidney Meyers et Joseph Strick (1960)

Filmé à la fin des années 1950 dans le dédale labyrinthique de Los Angeles, Babylone des temps modernes, The Savage Eye dresse le portrait sans fard d’une Amérique en pleine crise existentielle. Quatre années sont nécessaires aux trois documentaristes, Ben Maddow, Sidney Meyers et Joseph Strick, et à leur équipe d'opérateurs pour finaliser cette fresque cinématographique et poétique pensée à l’échelle d’une ville et d’une époque. Dans ce décor fascinant et anxiogène, saisi à la surface du film dans un noir et blanc contrasté, une femme esseulée, Judith McGuire (interprétée par l’actrice Barbara Baxley), cherche à donner un sens à une vie qui lui échappe. Alors qu’elle s’enfonce dans une solitude profonde qu’elle peine à surmonter au fil d’une errance illusoire, la voix d’un poète endossant le rôle d’une conscience rédemptrice l’interpelle. Empruntant sa tonalité au cinéma néo-réaliste, la photographie crépusculaire de The Savage Eye vient amplifier la nature psychologique de cette chronique aux accents freudiens. Dans l’alternance des registres du documentaire et de la fiction, ce dialogue intérieur à deux voix porté par une bande originale envoûtante signée par Leonard Rosenman convoque en creux les vers du poème de William Butler Yeats A Dialogue of Self and Soul (1933) auxquels Dave Heath se réfère à son tour pour évoquer ses figures absorbées et silencieuses.

La signature de The Savage Eye (1960) est collective.
JOSEPH STRICK (1923-2010) scénariste, réalisateur et producteur, Joseph Strick sera enrôlé comme caméraman dans l’armée américaine durant la Seconde Guerre Mondiale. Après la guerre, il parvient à faire des films hors du système des studios. En 1967, il adapte James Joyce avec Ulysse (1967), Henry Miller avec Tropic of Cancer (1970) et Jean Genet avec The Balcony (1963). En 1971, en pleine guerre du Vietnam, il reçoit l’Oscar du meilleur court-métrage documentaire pour Interviews with My Lai Veterans, qui montre pour la première fois, les exactions commises au Vietnam, les crimes de guerre et les dérapages de jeunes gens ordinaires et contribuera à consolider les forces anti-guerre.
BEN MADDOW (1909-1992) : scénariste notamment de Asphalt Jungle de John Huston (1950), il a également participé, sans être crédité, à Johnny Guitar de Nicholas Ray (1954), contraint de travailler sous le manteau ou sous de faux noms durant la période du Maccarthysme. Il tourne beaucoup de documentaires contestataires, très proches des mouvements d’extrême gauche. Cette connaissance du matériau du réel lui sert pour écrire avec Joseph Strick, The Savage Eye.
SIDNEY MEYERS (1906-1969) : monteur et réalisateur, Sidney Meyers a réalisé notamment The Quiet One (1948), écrit avec James Agee et Helen Levitt. Dans The Savage Eye, son travail de montage donne au film la musicalité urbaine d’un film-jazz avec son tempo heurté et parfois dissonant.

— Jonathan Pouthier, attaché de conservation, service de collection des films du Centre Pompidou

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